Un moment d’éternité

Elena A. Voronina

Il a été à maintes reprises constaté que les expositions anniversaire de grands artistes ne sont pas seulement une célébration des beaux-arts, mais deviennent souvent une sérieuse épreuve  pour de nombreuses évaluations établies, des perceptions habituelles du parcours créatif de l’artiste, une sorte de master-class pour  les artistes débutants et élèves. Surtout si, du vivant du maître, son art fut un modèle pour ses contemporains, et ses œuvres, plus ou moins connues, furent reconnues et restent dans les mémoires. Historiquement, au vu des réalisations artistiques modernes et de leurs  expérimentations, la véritable valeur du maître, de l’école et des beaux-arts est plus clairement comprise.

L’exposition personnelle «Palette d’artiste. Peinture. Graphiques», dédiée au 100e anniversaire de la naissance de Kulchoro Kerimbekov, l’un des fondateurs des beaux-arts kirghizes et de l’école de peinture kirghize, est un événement indéniablement brillant, une célébration des beaux-arts non seulement pour Bichkek, mais aussi pour la République Kirghize.

Avec son ampleur, sa variété d’œuvres méticuleusement rassemblées, l’exposition vous permet d’appréhender en détail certaines périodes de créativité du grand artiste et des  brillants représentants  des quatre magnifiques.  Ils ont été  les  premiers titulaires du diplôme supérieur d’études des beaux arts (d’où leur surnom)  d’après-guerre parmi les artistes kirghizes : Dzhakul Kozhakhmetov, Altymysh Usubaliev, Asanbek Moldakhmatov et Kulchoro Kerimbekov.

En 2019, une exposition conjointe avait été organisée sur ces maîtres au Musée national des beaux-arts  G. Aitiev intitulée « Rétrospective. L’ère du socialisme. K. Kerimbekov, J. Kozhakhmetov, A. Usubaliev, A. Moldakhmatov. École universitaire de Leningrad of Painting (1947-1953) ». C’est la meilleure chose qui soit arrivée au musée ces derniers temps. Ainsi, de nombreux chefs-d’œuvre des quatre artistes talentueux ont été présentés dans les deux salles du Musée.

La fille aînée de K. Kerimbekov, Nur Kulchoro Kerim a noté:«L’idée maîtresse de l’organisation d’une exposition conjointe des quatre premiers amis de Léningrad en 2019, vint de notre mère Margarita Rakhimdzhanovna  Kerimbekova. Elle émergea après l’exposition spéciale dédiée  au 75e anniversaire de la naissance de notre père. Malheureusement, elle ne fut pas mise en place de son vivant. Depuis, en mémoire de nos parents, de leurs amis, nous avons réalisé ce souhait avec une grande fierté pour  qu’ils ne tombent pas dans l’oubli. Leurs travaux méritent cette attention et les nombreux témoignages élogieux des visiteurs, lors du vernissage et pendant l’exposition, en attestent. Vraiment, les quatre étaient uniques. Ils avaient tissé un fort lien d’amitié et de créativité les uns envers les autres, ils entretenaient un dialogue  délicat et respectueux et se soutenaient. C’était une époque vraiment unique et une étonnante génération de créateurs, unis par la fraternité, créés et formés par les grands maîtres de l’école académique de peinture de Leningrad : M. Avilov, V. Oreshnikov, Vl. Serov, Y. Neprintsev, A. Mylnikov, M. Anikushin et autres».

 C’est une évidence que dans la biographie créative de tout artiste, une place importante est occupée par l’école qui l’a formé, acquérant dès lors la capacité de parler le langage de l’art. Il a pleine confiance en l’école, qu’il se rebelle contre elle, bien qu’il y étudie, il y trace sa voie, en développant inévitablement des talents dans le sillage de maîtres et de mentors expérimentés. Elle suscite la créativité de l’artiste, en forme le caractère artistique. Pour Kulchoro Kerimbekov, ce  point de départ a été un enseignement artistique supérieur académique, enseignement délivré pour la première fois à des artistes kirghizes à Leningrad au début des années 50 du siècle dernier à l’ancienne Académie impériale des arts.

Artiste émérite de la RSS du Kirghizistan, peintre, professeur, Kulchoro Kerimbekov est né le 22 décembre 1922 dans la région de Chui en République Kirghize.

Les années de la Grande Guerre Patriotique ont entrainé le jeune Kulchoro dans son sillage, il en a parcouru les routes à partir de l’été 1941 (fronts de Kalinine, 1er Baltique, Leningrad et Voronezh), jusqu’au jour de la brillante Victoire. Il a reçu ordres et médailles de la Grande Guerre patriotique.  

Il recevra ultérieurement des prix de la République Kirghize et le l’URSS pour sa contribution au développement des beaux-arts nationaux.

Après la fin de la guerre, Kerimbekov étudie à l’école d’art de Samarcande (1946-1947). Ses professeurs dans les formations bases de la peinture et  composition, était Zinaida Kovalevskaya et pour la formation peinture en plein air, était le maître d’art honoré de la RSS d’Ouzbékistan, le célèbre peintre impressionniste russe Pavel Benkov.

De 1947 à 1953 Kerimbekov a étudié à la faculté de peinture de l’Institut de peinture, de sculpture et d’architecture de Leningrad  I.E. Repin de l’Académie des arts de l’URSS. A partir de la troisième année, il a été affecté à l’atelier de l’artiste du peuple de l’URSS, maître exceptionnel de peinture, l’académicien V.M. Oreshnikov, dont les professeurs étaient les grands artistes russes K. Petrov-Vodkin et I. Brodsky.

Après l’obtention de son diplôme de l’Institut, le professeur V. Oreshnikov parle de lui comme d’un artiste doué et d’un maître mature qui, au cours de son travail éducatif, a fait preuve d’une grande activité créative et a obtenu un grand succès professionnel.

De retour à Frunze en 1953 (aujourd’hui Bishkek), Kulchoro Kerimbekov a commencé à enseigner en cours de peinture et de graphisme à l’école d’art S. Chuikov. Il y a enseigné 30 ans. Beaucoup de ses étudiants sont devenus des artistes bien connus de la République Kirghize. Parallèlement à cet enseignement, K. Kerimbekov travaille beaucoup comme peintre, voyage à travers les pays, les républiques et participe activement à des expositions d’art républicaines, paneuropéennes et internationales.

La créativité de Kulchoro Kerimbekov s’est développée dans deux directions: d’une part, il a composé, parfois majestueusement, sur des sujets historiques, révolutionnaires, maritimes, domestiques et autres et d’autre part, il a beaucoup travaillé sur la nature, les paysages. Comme paysagiste, il développe le thème du paysage lyrique. Pour lui, à en juger par les œuvres présentées à l’exposition, l’essentiel n’était pas seulement comment peindre, mais aussi quoi peindre. Il attache une grande importance aux thèmes et aux intrigues.

En comparant là encore avec les impressionnistes, le portrait, également déterminant dans son œuvre, est à part. Ce n’est pas un hasard, K. Kerimbekov s’est spécialisé dans le portrait et le dessin dans l’atelier de Viktor Mikhailovich Oreshnikov, portraitiste exceptionnel, maître des peintures historiques et thématiques.

Chaque portrait de Kerimbekov est significatif et intéressant en soi. Un trait caractéristique en est un début intellectuel clairement exprimé. Le héros du portrait vit une vie d’esprit riche et complexe. Nous voyons  dans les portraits des contemporains du peintre, à la fois une pensée créative curieuse mais aussi une concentration professionnelle. Les héros des portraits de Kerimbekov nous dévoilent leur âme, nous la confie en silence, nous invitant ainsi à la confession réciproque, au dialogue. C’est exactement ainsi que se comportent les héros des oeuvres: «Alymkul le berger», «Portrait d’A. Usenbaev», «Jeune homme à la pipe», «Portrait d’un fermier collectif», «Portrait du chef d’orchestre K. Moldobasanov». 

Dans le portrait «Vétéran de la Grande Guerre Patriotique», il n’y a pas de pathos délibéré, il n’y a pas l’héroïsme ostentatoire que de nombreux artistes de l’ère soviétique ont utilisé dans leurs peintures. En tant que participant à la Grande Guerre Patriotique, l’artiste Kerimbekov, dans ce portrait d’un ancien combattant, cherche à montrer une femme courageuse et lasse de la guerre.

Le portraitiste Kerimbekov, nous semble étranger à toute nuance de confusion spirituelle, de narcissisme égoïste. Il se donne entièrement à la vie et, pour ainsi dire, se dissout dans ses héros, avec leur monde intérieur. Vous le ressentez quand vous regardez les œuvres « Portrait de mon fils», «Fille de Issykul», «Sur les Champs du Kirghizistan. Portrait de Saadat Nogoyeva».

En regardant le travail de K. Kerimbekov, à partir de ses premières œuvres,  en tant qu’étudiant puis en tant que maître accompli, on peut dire avec assurance qu’à sa manière, il n’y a pas et n’y avait pas l’ombre d’un désir d’étonner, de déconcerter ou d’amuser le spectateur. Son œuvre est dénuée de tout faux pathos, rhétorique extérieure de sentiments inventés, propagande, conjoncture. Son talent a mûri et s’est renforcé grâce à des exigences élevées envers lui-même, le respect des professeurs, de l’école de peinture, du spectateur et de l’amour de la vie.

Dans l’exposition  anniversaire consacrée au 100e anniversaire de la naissance du peintre, on peut voir des œuvres dans lesquelles le spectateur, professionnel ou amateur, peut constater à quel point l’artiste s’est intéressé à la psychologie de ses personnages. Cela ne s’applique pas qu’aux portraits. C’est là que réside son talent. Après tout, le héros dans les peintures de l’artiste peut être non seulement une personne, mais aussi la nature. Par exemple, Kerimbekov se souciait moins de refléter un fait dans des peintures aux thèmes historiques et révolutionnaires «Signature sous l’appel de Stockholm», «I. Staline en route pour l’exil dans la région de Turukhansk», «Avant le discours», que de se  préoccuper de la psychologie des personnages. Il y a une réaction interne dans toutes ses œuvres: vous regardez et obtenez non seulement un plaisir esthétique, mais aussi une charge émotionnelle. Un sentiment similaire est observé à partir de l’examen des peintures d’artistes – impressionnistes et post-impressionnistes.

Malheureusement, de nombreuses autres œuvres sur des thèmes historiques ne sont pas présentées, telles que: «Le rassemblement dans le parc du chêne en 1917», une série de peintures sur le thème «L’annexion volontaire du Kirghizistan à la Russie», d’autres portraits de personnages historiques et  actuels.

Bien sûr, construire un bilan artistique et esthétique, comparer le travail d’un artiste avec des artistes d’une autre époque, développer son impression à partir d’un « premier coup d’œil » ou de deux ou trois de ses œuvres, par essence, est dangereux et faux.

Nous devons nous souvenir du précepte de Platon selon lequel «le beau est difficile». Néanmoins, en étudiant le parcours créatif de Kulchoro Kerimbekov, qui a commencé au début des années 50 du siècle dernier, en examinant les œuvres de l’artiste des années qui ont suivi, en lisant des critiques de son travail, celles du public, en discutant avec sa famille, nous avons un merveilleux modèle non seulement de réalisme social, mais aussi d’impressionnisme soviétique. Il n’est pas surprenant que l’artiste soit proche de l’impressionnisme. Le goût, l’amour, l’intérêt pour cette direction de peinture sont apparus à l’époque des études de Kerimbekov à l’école d’art de Samarcande, où l’un de ses professeurs était le célèbre peintre russe Pavel Benkov.

Vibration de la lumière et instabilité de l’air, ruissellement de l’eau,  mouvements imperceptibles des nuages, ciel dans la brume de l’aube, bruissement des feuilles, reflets des couleurs dans l’atmosphère, états et positions instantanés, tout cela se ressent quand on regarde les paysages de Kulchoro Kerimbekov : «Baie à la Crête Grise  », « Plage de sable », « Soir à Issyk-Kul », « Journée grise à Palanga », « Jour nuageux à Palanga » , «Automne à Palanga», «Gurzuf», «Coin de ma patrie», «Crépuscule à Issyk-Kul».

Selon moi,  Kulchoro Kerimbekov nous a révélé dans la peinture kirghize  la notion même de mouvement en peinture. Son instant n’est pas figé, il est vivant et a sa propre micro-durée unique et mesurable. Tous les artistes ne sont pas capables de transmettre visuellement cela. Un minimum de technique est utilisé, puis tout s’envole à une vitesse incroyable pour refléter l’instant. Kerimbekov a toujours peint ses paysages en extérieur. Il a essayé d’éviter la photographie et a recherché le réalisme dans les paysages, dans leur spécificité.  Le talent inné de l’artiste permet alors de voir et capturer sur papier ou sur toile ce moment même de la nature.

La poésie se fait sentir dans presque tous ses paysages. Elle ne surgit que lorsque la nature réelle est transmise dans toute la richesse infinie de ses formes et de ses états, dans le mouvement et le changement incessants des flux de lumière. Il s’agit de pouvoir le voir et le transmettre. Une autre caractéristique des paysages de Kerimbekov est qu’il poétise habilement l’ordinaire, le routinier.

Cette technique me rappelle le travail d’un des célèbres impressionnistes franco-danois du XIXe siècle, Camille Pissarro. Comme son magnifique prédécesseur, Kerimbekov vous introduit discrètement dans ses paysages (“Soirée à Issyk-Kul”, “Port de Przhevalsky”, “Arslanbab”, “Sur la rive”), dans sa compréhension du monde, sa perception de la réalité par des motifs poétiques subtils.

Fidèle à la méthode de création d’un tableau – étude, étude peinture, Kerimbekov a travaillé de manière précise chacune de ces étapes jusqu’à l’accomplissement final. En termes d’exhaustivité et de maîtrise picturale de l’exécution, nombre de ses études peuvent être considérées comme des œuvres en tant que telles.

Le talent artistique de Kulchoro Kerimbekov est avant tout un talent lyrique. La Grande Guerre patriotique ne lui a enlevé ni sa poésie, ni cette lumière dans ses yeux, ni sa foi dans l’humanité. Toutes les œuvres présentées à l’exposition consacrée au 100e anniversaire de sa naissance, avec leur caractère,  leur intrigue, leur action, sont perçues comme de la prose et de la poésie, dans lesquelles le lyrisme trouve une place remarquable. Quand on regarde les toiles pittoresques de Kerimbekov, on comprend que l’artiste était doué de naissance d’une grande observation, mais cette observation n’est pas analytique, nécessaire à la prose, mais synthétique, inhérente à la pensée poétique proprement dite. En tant que poème particulier, vous admirez, par exemple, sa série de paysages industriels  «Construction de la centrale hydroélectrique de Toktogul ».

La poésie est inhérente aux grands artistes. D’ailleurs le plus grand peintre russe, l’impressionniste Konstantin Korovine, croyait «qu’un véritable artiste ne peut qu’être un poète ».

L’immense héritage créatif des «quatre» premiers peintres du Kirghizistan ayant une formation universitaire,  a suscité et continuera de susciter l’admiration. L’organisation d’une grande exposition anniversaire du classique de la peinture kirghize Kulchoro Kerimbekov, un des représentants de ce quatuor, est la prochaine étape d’un regard rétrospectif sur cette époque, époque qui a joué un rôle historique important dans le développement des beaux-arts nationaux.

Elena A. Voronina, historienne de l’art et critique d’art

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